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Les insectes de la Belle Époque


UN GESTE DE CHASSE AU FOURMILION

Le fourmilion (Myrmeleon formicarium) abonde à Fontainebleau, dans les sables de la forêt, Tout le monde connaît la vie de cet insecte, sorte de gros pou obèse qui creuse dans le sable une sorte d'entonnoir au fond duquel il se tient immobile attendant la proie (fourmi de préférence) qui, par inadvertance, y voudra bien tomber. Doué par la nature d'une patience de bénédictin, puisqu’il attend la proie chez lui, il possède également un estomac complaisant. Il jeûne avec résignation, quitte à se rattraper lorsque la chasse devient meilleure. J'en capture une vingtaine que j’installe séparément dans des pots à confiture à demi remplis de sable et que je mets à la diète absolue une huitaine afin  d'exciter leur ardeur à la chasse. J'ai l'intention, en effet, de les voir à l’œuvre. J'ai lu, à leur sujet, de fort belles pages ; mais j'ai si peu confiance en la science des livres ! Voyons donc avec nos yeux. Or, les livres m’ont dit : « Le fourmilion, blotti dans le fond de son entonnoir, attend que la fourmi tombe entre ses pinces. Si elle tarde un peu, il lui jette une pelletée de sable pour l’aveugler et la faire choir. » Cette affirmation catégorique, appuyée sur aucune expérience, m’intrigue un peu. Nos auteurs – car souvent l’un répète l’autre – ont-ils expérimenté à ce sujet ou se sont-ils bornés à observer rapidement l’insecte aux champs ?

Certes, tout le monde peut s’en rendre compte, lorsqu’une proie vient à fouler le piège, le fourmilion s’empresse de lui jeter du sable. Mais voici la question qui, pour moi, se pose : le fourmilion, en rejetant ainsi le sable, a-t-il l’intention de faire choir la fourmi ou bien cherche-t-il tout simplement à dégager ses pinces que l’éboulement vient d’ensevelir ? 

1ère Expérience. – Un fourmilion a creusé son entonnoir. Je recouvre le sable du pot avec une feuille de papier blanc que je perce d’un trou juste à la place et à la dimension de l’entonnoir. De cette façon je pourrai me rendre compte de quel côté le sable est rejeté. Je gratte faiblement les bords de l’entonnoir avec les barbes d’une plume. Le sable s’éboule. Le fourmilion rejette aussitôt le sable qui lui tombe sur le chef. Coup de pelle tout à fait particulier, car le sable s’éparpille sur le papier, en demi-cercle autour du trou. L’insecte agit ainsi quand il fore son puits. Il rejette le sable à la volée comme un semeur son grain.

2e Expérience. – J’introduis une fourmi dans l’entonnoir. Elle veut s’enfuir. Le sable s’éboule. Le fourmilion lance du sable derrière lui. Comme la fourmi tourne autour de l’entonnoir, elle se trouve tout à coup derrière son bourreau. Elle reçoit en plein corps toute la charge, coule à pic et tombe dans les redoutables pinces.
N’en serait-il pas toujours ainsi et le fourmilion atteindrait-il involontairement ses victimes en rejetant le sable qui l’ensevelit ? Qui sait ?

Recommencée plusieurs fois dans les mêmes conditions, la même expérience me donne les mêmes résultats : c’est la proie elle-même qui vient s’offrir aux projectiles de son bourreau.
En serait-il autrement si la proie restait en dehors de la zone dangereuse ? Le fourmilion saurait-il modifier le tir de sa catapulte pour atteindre son but ? 

3e Expérience. – J’attache  une grosse fourmi (F. rufa) par une patte avec un fil de soie et je la force à tomber dans l’entonnoir en la maintenant, grâce à mon fil, devant la tête du fourmilion. Que va faire celui-ci ? Après deux ou trois essais infructueux, s’apercevant qu’en lançant son sable derrière lui la fourmi ne tombe toujours pas, le fourmilion fait volte-face au fond du trou, puis lance, par-dessus sa tête, une, deux, trois pelletées qui atteignent la fourmi et la forcent à choir. 

J’insiste longuement. Je retire la fourmi et la porte sur le bord opposé. Cinq fois de suite le même insecte se retourne et refait la même manœuvre. Je craignais que l’insecte, se voyant impuissant à faire choir sa proie, ne se fût mis tout simplement à recreuser son piège. (Je l’ai souvent surpris à cette manœuvre).  Eh bien non ! Il n’y a pas de doute. Le fourmilion vise la fourmi. Il arrête la manœuvre aussitôt que je retire la proie et la poursuit de ses projectiles à mesure que je la déplace. 

fourmilion

Fig. 1 - Le terrier du fourmilion. En Haut, à gauche : l'adulte ailé ; en bas, à droite : la larve, objet de cet article.

Voilà donc un geste qui n’est pas d’un instinct aveugle ; mais un vrai geste de discernement en ce sens qu’il y a eu dans ce petit être, ne fût-ce que le temps d’un éclair, une association de cause à effet immédiat, une de ces associations de sensations que M. Hachet-Souplet a si bien soulignées dans sa « Genèse des instincts ». Intelligence ? Non. Mais le geste de forage du puits étant le même que le geste de chasse il est plus probable que le premier a dû provoquer l’autre par une association de sensations fixée par hérédité.

J.-G. Millet. La Nature, 1926 : Cinquante quatrième année, deuxième semestre : n° 2726-2751, p. 415-416.

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