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Les insectes de la Belle Époque

LES  LIBELLULIENS ET LEURS CHASSES

Tout le monde connaît ces élégants insectes, à corps très long et grêle, le plus souvent cylindrique, parfois aplati, coloré des nuances les plus vives et les plus délicates du bleu dans toutes ses teintes, du blanc de lait le plus pur, du vert mat ou brillant, du jaune, du rouge et du noir (belles couleurs qui disparaissent malheureusement presque toujours sur les individus desséchés des collections), à quatre ailes longues et assez étroites, presque égales aux deux paires, ressemblant à une réseau de gaze, le plus souvent transparentes et incolores en entier, sauf une tache obscure près du bout (le pérostigmae), parfois d’une teinte jaunâtre ou verdâtre, ou couvertes de larges bandes d’un bleu acier. La richesse du vêtement, la taille svelte et élancée, la légèreté et la grâce du vol, soit rapide à la façon de l’hirondelle, soit doux et comme moelleux, expliquent le nom poétique de Demoiselles, appliqué par le vulgaire aux libelluliens ou odonates des entomologistes.
En cela seul existe l’analogie ; en effet, la forte tête de ces insectes, très mobile sur le prothorax comme sur un cou, l’énorme développement des yeux, la force des mandibules larges et dentelées, indiquent des animaux de rapine, à mœurs féroces, se nourrissant de proie vivante qu’il saisissent au vol et déchirent aussitôt, dédaignant la ruse des abris et la lente surprise des embuscades.
Les libelluliens se rencontrent dans tous les pays et volent même au-dessus des marécages de la Laponie ; beaucoup d’espèces ont une extension considérable, ainsi de la France au milieu de l’Asie, ce qui est un fait assez fréquent pour les insectes chez lesquels la ponte s’opèrent dans l’eau, et qui passent la plus grande partie de leur vie (larve et nymphe) dans ce milieu, dont la température reste beaucoup plus uniforme que celle de l’atmosphère.


Libellule déprimée

Les libelluliens sont tous des carnassiers. Les insectes ne sont pas introduits dans leur bouche, à mesure qu’ils les déchirent avec leur mandibules et leurs mâchoires : mais, à l’aide des pièces buccales suivantes et des palpes, ils les triturent et en forment une sorte de bol alimentaire avant de l’avaler. Ce sont doc des insectes utiles pour nous et pouvant détruire des espèces nuisibles à l’agriculture. A ce titre, nous devons les respecter et les laisser libres dans leurs chasses, sauf toutefois les grandes espèces qu’il faut mettre à mort dans un cas particulier : c’est lorsque nous les voyons voler dans le voisinage des ruches, car elles attaquent et mettent en pièces les abeilles. On rencontre les libelluliens à l’état parfait d’avril à octobre, et même plus tard, s’il n’a pas gelé.
Les espèces se succèdent assez généralement les unes aux autres, et, de telle façon, que celles du printemps font place aux espèces d’été, comme celles-ci disparaissent à leur tour à l’époque où les odonates d’automne viennent à se montrer. Quelques-uns, à deux générations, reparaissent une seconde fois dans la belle saison, et il y a des cas (chez les agrionides) d’espèces qui hivernent adultes, engourdies sous les feuilles sèches. Pour se procurer toutes les espèces d’un pays, il faut en faire la recherhce au moins six mois de l’année.
On divise les libelluliens en libellulides, aeschnides et agrionides.
Les deux premières familles ont des différences de détail, peu appréciables à première vue. Nous les reconnaîtrons tout de suite à leurs yeux sessiles ou sans pédicule, ovalaires ou hémisphériques, parfois rapprochés au point de se toucher sur le milieu de la tête, et qu’une simple loupe nous montre formés d’une foule de facettes hexagonales, qui sont les cornées d’autant d’yeux distincts, de sorte que (en outre de trois petits yeux au-dessus de la tête) ces yeux latéraux constituent un organe de vision réellement panoramique, embrassant tout l’horizon. Les ailes s’étalent perpendiculaires au corps quand l’insecte se repose. Les grandes espèces sont farouches, d’un vol puissant et rapide, et ne se laissent prendre que très difficilement. Elles passent et repassent constamment aux mêmes places, le long des haies, sur les routes, dans les allées des bois, etc., chaque individu ayant, en quelque sorte, son territoire de chasse. Il en est qui s’écartent peu des eaux qui leur ont donné naissance ; mais d’autres, ainsi Libellula vulgata, Æschna grandis, Cyanea, mirta, etc., s’éloignent d’avantage, se répandent dans les jardins, les prairies et les bois, et même parfois dans des lieux très secs et à grande distance des eaux. Les espèces de taille moyenne, comme Libellula vulgata, flaneola, Gomphus forcipatus, etc., se laissent plus aisément approcher que les grandes.
En visitant les localités que fréquentent ces insectes, le soir ou le matin, un peu après le coucher, ou un peu avant le lever du soleil, il devient assez facile de les prendre au filet, et même à la main, car ils volent alors lentement et se posent souvent. Ils sont alors comme engourdis ; la présence du soleil est tellement nécessaire à l’animation des libellules, que, lorsque cet astre vient à disparaître par l’interposition de quelque nuage, on les voit presque aussitôt cesser de voler et chercher un refuge dans les herbes, les buissons ou les arbres. En effet, en raison du réseau délicat de leurs grandes ailes, la pluie, le vent ou le froid ne leur conviennent nullement. Dans leur vol rapide sous les rayons vivifiants du soleil, on aperçoit souvent les demoiselles se poser quelques instants à l’extrémité d’une branche ou sur les fagots, étalant leurs ailes et se baignant dans l’effluve de chaleur avec une véritable volupté ; du reste, toujours sur leurs gardes et s’envolant au moindre bruit.
Une des espèces de libellulides les plus communes dans l’Europe, sauf en Laponie, et s’étendant jusqu’en Asie Mineure, est Libellula depressa, Linn., L’Eléonore de de Geoffroy. Elle appartient au groupe d’espèces dont l’abdomen est large et très aplati, comme lancéolé, d’un jaune olivâtre chez la femelle et le jeune mâle, avec des taches jaunes sur les bords, les bases des ailes marquées de brun, les yeux très rapprochés. Les vieux mâles, aptes à la reproduction, on tout l’abdomen recouvert d’un enduit bleuâtre et pulvérulent, analogue à celui qui recouvre les prunes, et dû à une sécrétion cireuse ; ils sont alors très farouches et doués d’un vol rapide. Parmi les espèces de la même famille à abdomen cylindrique, nous citerons Libellula vulgata, Linn., à ailes hyalines, l’abdomen rétréci avant le milieu et rouge chez le mâle adulte, olivâtre chez la femelle, jaunâtre dans les très jeunes individus des deux sexes. Cette espèce, répandue dans toutes l’Europe septentrionale et occidentale, est l’espèce de libelluliens la plus commune près de Paris, de la fin juillet à novembre, et parfois plus tard si les froids ne sont pas précoces ; elle manque dans le sud-ouest de la France y compris les Charentes. On trouve ça et là aux alentours de Paris, mêlée à la précédente, mais beaucoup plus rare, une espèce de même taille moyenne, de mêmes couleurs du corps, se distinguant tout de suite par ses ailes largement safranées à la base, ce qui lui a valu le nom de Libellula flaveola. C’est une espèce du nord de l’Europe, très communes par places ; nous recommandons aux jeunes amateurs, qui désirent la capturer, les prairies tourbeuses avoisinant le vivier Corax, dans la forêt de Compiègne.


Gomphe à tenailles. Mâle.

Parmi les aeschnides nous représentons une espèce fort répandue, surtout dans les contrées boisées et montagneuses, depuis la Laponie inclusivement  jusqu’à la Sicile, l’Asie mineure et l’Algérie. On la trouve près de Paris en juin et juillet, douée d’un vol très rapide, se posant à terre sur les grands chemins. C’est le Gomphus forcipatus, Linn., la Caroline de Geoffroy, dont le mâle est remarquable par son abdomen renflé en fuseau vers le bout, et muni de puissantes tenailles pour l’accouplement. Dans cette espèce, les yeux sont largement séparés, la tête jaune avec six raies noires épaisses, l’abdomen avec une série de taches dorsales lancéolées jaunes, les pattes noires, avec la moitié des cuisses jaunes. Il y a une race méridionale, moins colorée, occupant le pourtour méditerranéen.
Dans le genre Æschna, njous citerons deux espèces, fort communes près de Paris pendant l’arrière-saison et qui frappent nos yeux sur toutes les routes pendant les vacances. L’une est l’Æschna cyanea, Latr., ou maculatissima, dont la femelle, beaucoup moins répandue que le mâle, atteint 11 centimètres d’envergure, et se distingue par la belle couleur d’un vert d’herbe de son corps, avec mélange de taches noires et jaunes. Un bleu vif et pur remplace presque entièrement le vert chez le mâle. Cette espèce abonde dans toute l’Europe, sauf la Laponie et l’Irlande, de la fin d’août à la fin d’octobre. A côté se place l’Æschna mixta, Latr., de taille plus petite, de coloration analogue, mais avec une teinte générale roussâtre, manquant en Suède, existant dans l’Europe tempérée et méridionale et en Algérie, de juillet à octobre, et même dans la Charente (H. Delamain) et plus au sud jusqu’au milieu de novembre.

Maurice Girard, La Nature 1876 : Quatrième année, premier semestre, p. 69-70

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